Et si la recherche scientifique ne pouvait pas être neutre ?

Actes du colloque de Montréal des 10 et 11 mai 2017 mené  à l'université McGill dans le cadre des rencontres francophones de l'ACFAS.  

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https://scienceetbiencommun.pressbooks.pub/neutralite/

Notre article :

De l'impossible neutralité axiologique à la pluralité des pratiques.

 

A consulter en ligne :

https://scienceetbiencommun.pressbooks.pub/neutralite/chapter/pontoizeau/

Introduction

LAURENCE BRIÈRE, MÉLISSA LIEUTENANT-GOSSELIN ET FLORENCE PIRON

Les manières de penser et de faire de la science et de contribuer aux sciences sont multiples. Cette pluralité épistémologique et méthodologique nous apparaît des plus fécondes, car elle est à même de mener à une compréhension toujours plus approfondie des réalités complexes qui composent notre monde. Pourtant, encore aujourd’hui, nous remarquons la vigueur avec laquelle le modèle positiviste[1] et son injonction de neutralité s’imposent au détriment d’autres perspectives de recherche.

Ainsi, dans le régime contemporain de développement des savoirs savants, le modèle dominant (positiviste réaliste) soutient que la science vise l’étude objective de la réalité en s’appuyant, notamment, sur l’application rigoureuse de la méthode « scientifique ». Cette dernière éviterait que des personnes ou des contextes influencent les résultats de recherche, ce qui leur permettraient d’être généralisables et universels. La neutralité du processus de recherche et des scientifiques serait donc nécessaire pour garantir la scientificité – et donc la vérité – d’une connaissance.

Cette vision est vivement contestée dans plusieurs champs de recherche, tels que les études sociales des sciences, l’histoire des sciences et les études féministes et décoloniales. Ces critiques de la possibilité de la science neutre estiment plutôt que les théories scientifiques sont construites et influencées par le contexte social, culturel et politique dans lequel travaillent les scientifiques, ainsi que par les conditions matérielles de leur travail. La reconnaissance de l’ancrage social de la science rend impensable, pour ces critiques, l’idée même de neutralité, de point de vue se situant hors de tout point de vue. Cette posture est souvent associé au « constructivisme ».

Bien qu’ancien, ce débat est toujours d’actualité. La compréhension positiviste réaliste (« normale ») des sciences, institutionnalisée dans les centres de recherche, détermine les contours des discours et représentations sociales des sciences et influence le rôle et le statut accordés aux scientifiques et aux savoirs qu’ils et elles produisent dans nos sociétés. Cette posture participe à légitimer certaines savoirs et modes de production de savoirs et à discréditer les savoirs issus de d’autres types de démarches heuristiques.

En 2017, dans le cadre du 85congrès international de l’Association francophone pour le savoir tenu à Montréal, l’Association science et bien commun (ASBC)[2] a voulu questionner la possibilité, le bien fondé et les conséquences de l’injonction de neutralité faite aux scientifiques et aux sciences. Nous avons ainsi lancé la question « Et si la recherche scientifique ne pouvait pas être neutre? » en proposant aux conférenciers et conférencières intéressées quatre axes de réflexion : épistémologique, politique, éthique et sociétal. L’axe épistémologique posait la question de la neutralité dans le travail cognitif de fabrication des connaissances et dans la conception de la vérité qui circule en sciences. L’axe politique discutait l’injonction de neutralité faite aux scientifiques dont les travaux touchent à des enjeux politiques majeurs qui les invitent à prendre parti. L’axe éthique interrogeait l’idée subversive que « la doctrine de la neutralité sert avant tout à la science à s’exonérer de toute responsabilité face à ses effets » (Toulouse, 2001). L’axe sociétal réfléchissait à l’influence des rapports sociaux et des idéologies économiques sur le développement des sciences, des objets de recherche et des politiques scientifiques...