AFEP 2017 | Vers une désintégration de l'Europe ?

Je remercie l'AFEP d'avoir sélectionné ma proposition de communication.

 

Le résumé de notre communication :

 

Pour une autre philosophie européenne : l’ère des Europe(S)

 

Penser le réel et prétendre le diriger au nom d’une démonstration exprime une position philosophique où la raison dit et fait le vrai car elle permet de commander les choses. Cette croyance cartésienne dans le pouvoir de la volonté rationnelle et de son action sur l’ordre des choses est ordinaire dans la conscience occidentale moderne, mais il n’en a pas toujours été ainsi. Il est donc prudent d’interroger la globalité de ce qui a présidé au projet européen dont son intention universaliste où l’homme se soumet à l’injonction de quelques vérités rationnelles. Or, avoir raison contre le réel qu’on prétend transformer en vertu d’un devoir être de raison, c’est prendre le risque de sa résistance puis de la violence politique pour le soumettre avant que ce dernier exprime en retour sa révolte pour se démettre de ces injonctions. La situation paraît critique dès lors que se vérifie l’accumulation des crises énoncées par Habermas que nous traitons dans une première partie :

 

  • la crise de légitimation : 1. la permanence de l’altérité
  • la crise économique : 2. l’apprentissage de la pluralité,
  • la crise de rationalité : 3. la fin de l’universel,
  • la crise de motivations :  4. l’avenir de nos intentionnalités.

 

Reconnaissons que la profondeur historique de ce continent mérite un commentaire sur son altérité quand peu semble y faire unité : ni les langues, ni les régimes politiques ou les religions, ni même les économies, les règles sociales ou les monnaies ? Nous examinerons ces dimensions de l’idée européenne : son altérité, sa pluralité, son universalisme et son intentionnalité. Ces prises de recul seront les conditions d’une nouvelle intelligence européenne. Cette critique de l’idée européenne depuis Napoléon est donc utile.

 

A. Les crises européennes

 

1. Crise de légitimation  

La permanence de l’altérité politique ou prendre la mesure de la variété européenne

 

L’altérité européenne résulte de son histoire et de sa géopolitique [Coutau-Bégarie]. Elle existe dans les conceptions du droit, dans les institutions politiques, dans les relations contradictoires du politique et du religieux selon leur rôle respectif dans les libérations nationales : la France de la Révolution d’une part ou la Pologne de Solidarnosc d’autre part ou dans les relations sociales. L’histoire montre surtout la rareté des instants politiques européens et l’étude de leurs coûts politiques atteste qu’ils ont eu un tel prix que s’ensuivit immédiatement leur délitement : l’empire de Charlemagne, la monarchie universelle de Charles Quint et l’épopée impériale napoléonienne en témoignent. Cette altérité s’explique aussi par les intérêts résultant d’empires multi-continentaux : anglais, portugais, espagnols ou français. Enfin, la géostratégie européenne enseigne que les relations entre nations correspondent à des aires d’influence dont l’alliance récente de Visegrad prolonge une tradition née en 1335 : hasard ? De même, des relations autour de la Mare Nostrum ou des intérêts géoculturels de la Mitteleuropa. Les institutions européennes contemporaines s’y avèrent vite en conflit de légitimité et de souveraineté et l’arasement de ces altérités s’apparenterait à un processus entropique. Sa désintégration y est alors bien plus une progression des légitimités qu’une régression politique.

 

2. Crise économique  

L’apprentissage de la pluralité économique ou intégrer une nouvelle pensée économique ouverte

La pluralité économique résulte des études économiques contemporaines qui attestent de l’émergence d’une nouvelle pensée dont les auteurs expriment le champ des possibles. Les sciences des vivants montrent que leurs règnes coexistent et s’enrichissent du fait de leur usage contraire des mêmes matériaux : carbone et oxygène. Les systèmes complexes sont alors possibles s’ils induisent cette surdétermination contradictoire, condition de leur épanouissement. L’uniformité serait au contraire le signe de leur effondrement. Emerge une pensée plurielle qui tient à plusieurs reconnaissances, dont ici trois exemples : 1) celles des institutions traditionnelles et de leur utilité en vue de la résilience des biens communs [Ostrom], 2) celles des limites des ressources naturelles et des libertés des populations de disposer de leur territoire en vertu de leur politique singulière  [Watsuji], 3) celle de la pluralité des finalités où la part accordée au bien-être matériel, culturel ou spirituel incombe aux communautés humaines selon leurs choix éthiques [Arnsperger, Dumond, Ulrich] au-delà d’une praxéologie univoque et rationaliste. Le fait de la désintégration laisse alors place à une organisation de la complexité, à l’opposé de la simplification entreprise en Europe.

 

3. Crise de rationalité

La fin de l’universalisme scientifique ou partager les limites du rationalisme

 

L’universalisme européen est né d’une certitude issue de la physique classique en matière d’élaboration de connaissances vraies. Le discours politique européen s’est constitué sur la base de ce pouvoir rationnelle en vertu de l’universalité des conclusions scientifiques. Et les sciences économiques et politiques ont suivi ce mouvement. Le droit positif des institutions [Kelsen, Malberg]  comme la science économique classique [Smith, Ricardo, Say] ont dirigé la pensée européenne pour organiser l’unité rationnelle du continent.  Or, cet universalisme est dépassé parce que la crise des fondements délimite l’extension de la raison technique et scientifique. A cet égard, en 1935, dans une conférence mémorable, Husserl[1] avertissait l’Europe de son risque d’extranéation : se rendre étranger à soi-même. La rationalité scientifique est limitée [Husserl, Gödel] sa décision est orientée et relative [Simon, Sfez], la raison est en situation et plurielle [Skirbekk] et la méthode scientifique partielle et discutable dans ses conventions et ses formes [Tillich, Feyerabend]. Cet effondrement de la pensée occidentale moderne issue de la Renaissance constitue sa crise la plus profonde [Onfray]. C’est là l’enseignement de la désintégration d’une pensée bien plus que celui d’une réalité européenne qui lui subsiste.

 

4. Crise de motivation

L’avenir de nos intentionnalités ou s’interroger sur le pourquoi européen

 

L’intentionnalité européenne exprime le pourquoi faire l’Europe. L’argumentation initiale des fondateurs était celle d’une unité nécessaire à la paix de ces nations jugées guerrières au vue des deux désastres mondiaux, en cela fidèles à leurs inspirateurs des Lumières  [Kant, Saint Pierre, Saint Simon]. Lui succède celle de la nécessité d’un alignement sur la taille des grands ensembles géopolitiques mondiaux ainsi que sur la performance intrinsèque d’une société rationalisée par des normes et des standards faisant là usage d’une injonction mimétique. La peur et la contrainte sont ses arguments, bien peu l’affectio societatis. Or, les sociétés ont besoin de reconnaissance et de confiance dans des éthiques politiques [Honneth, Luhmann] comprenant qu’une unité succède à des désirs plus qu’à des vérités procédurales faîtes de normes et de lois. Pour preuve, l’Europe politique a été une exception là où l’Europe culturelle a été la constante. Les seules Europe(s) durables ont été civilisationnelles. Les styles [Worringer] existent avec des triomphes et leur exception en contre-point : le triomphe du gothique et l’exception orientale [Panofsky], celui du baroque et l’exception classique française [Riegl]. L’art européen montre cette réalité civilisationnelle par affectio societatis dont l’existence se joue en dehors du politique.

 

B. L’ère des Europe(S)

 

Ces crises invitent à penser autrement les finalités des organisations au-delà du rationalisme parce que cette posture technico-scientifique d’organisateur en surplomb n’a ni autorité, ni légitimité. Trois disciplines particulièrement sont frappées d’obsolescences si elles ne se réforment pas : le droit positif, la philosophie politique moderne et l’économie classique enfermant dans un projet autoritaire du contrôle social usant de leur description pour en induire des prescriptions arbitraires [Foucault, Tillich, Blay]. L’après-modernité avance et l’insuffisance du rationalisme est patente.

 

Les réalités humaines et sociales sont si complexes à décrire [Mauss] qu’elles invitent à multiplier les dimensions de leurs représentations en préservant la variété de leurs finalités [Desjours, Revel], ce qui légitime différents niveaux d’institutions qui se développent, s’organisent, se constituent en corps complexes dans des jeux qui conjuguent l’autonomie croissante visant la persistance dans son être : l’autopoiesis et l’hétéronomie permanente visant l’adaptation à son environnement : le corpus ? Les nouvelles actions politiques intègreront cette dialectique qui fait sienne la coïncidence des opposés à l’œuvre dans la composition de l’autonomie et de l’hétéronomie. Il est question ici de l’avènement d’une intelligence où deux notions complémentaires dans leurs oppositions sont à méditer : l’autopoiesis [Maturana, Varela] et le corpus [Luhmann, Hayek, Dupuy].

 

1) l’autopoiesis 

Ce concept a été formalisé à l’université de Santiago en 1972. La production de soi entraîne l’exposé de quelques notions nouvelles : autonomie, interaction, action cognitive mais aussi identité, clôture, immunité et plus encore auto-organisation, auto-référence, soit de la distinction, de l’unité voire même de la finalité locale.

L’initiative, l’auto-détermination, la collaboration solidaire, la communauté de destin, la responsabilité intergénérationnelle, les organisations éphémères, les pratiques délibératives, l’économie circulaire  sont des expressions de sociétés libres et en création dont le politique a la seule mission de les rendre possible et de les encourager.  

 

2) le corpus

Ce concept fort ancien commun aux linguistes, juristes et mathématiciens a été de nouveau examiné  dans un texte d’une grande densité épistémologique La théorie des phénomènes complexes en 1961 par Hayek d’où se dégagent quelques enseignements saillants : l’incapacité de la statistique à traiter de la complexité structurale, la consistance de réalités inductrices des théories des structures sociales manifestant l’ambiguïté des prétentions du déterminisme qui révèlent l’indétermination et l’importance de notre ignorance soit l’existence de faits et d’engagements.

L’antériorité des usages et des mœurs, l’existence du social, des symboles et des mémoires, le sens du corpus au-delà de chacun de ces composants font qu’il exerce son influence tel un héritage [Gadamer] où le politique incarne une expression transcendante des individus.   

 

Et toute société joue de cette opposition dans ses dynamiques propres. Seulement, il n’appartient pas à l’analyse puis à une théorie de simplifier le monde en vertu de ses décompositions analytiques et de ses vérités univoques, mais bien de prendre en considération tout à la fois les différents niveaux de réalités et leurs représentations dans une complexité plurielle. Il s’agit là d’un changement de paradigme où les représentations, les modes d’action et les finalités existeront au pluriel et où les accords et les relations émaneront moins de la contrainte d’une raison univoque que de volontés collectives de distinctions et d’unions. Le politique change là de nature, ce qui invite à quelques transformations ou révolutions des constitutions et des institutions, puisque la pluralité commence dans la diversité des chemins.  

 

[1] La crise de l’humanité européenne et la philosophie, conférence du 7 mai 1935 au cercle culturel de Vienne