Le nihilisme chez J. Derrida

Jacques Derrida a forgé le concept de déconstruction qui décrit sa pratique qui le conduit à sa critique radicale de  la tradition occidentale. Le rapport entre la parole et l'écriture se manifeste dans la différance et ces écarts révèlent l'insaisissable appropriation de la pensée par elle-même. Plusieurs oeuvres : La voix et le phénomène (1967), puis Foi et Savoir (1996) développent ce témoignage aux apparences nihilistes où la dislocation du langage devient plus une énigme qu'un aboutissement, sans oublier L'écriture et la différence (1967).



La théologie nihiliste du langage

 



EXPOSE

Que se cache-t-il derrière la déconstruction ? J. Derrida se prévalait d'elle en se dérobant quant à l'édification d'une méthode, préférant l'ériger en pratique; parce qu'il s'agissait d'affirmer l'infondation des savoirs et l'illusoire construction rationnelle d'une méthode scientifique. La seule pratique se suffit à elle-même; agissant ex-nihilo; et en refusant l'exercice d'une formalisation d'une méthode, J. Derrida laisse entrevoir plusieurs finalités. La première tient à son rapport à l'écrit et au lecteur. Il semble ne pas souhaiter l'éduquer dans la clarté classique du chemin du savoir; il  lui demande de le suivre, l'invitant à l'imiter dans cette pratique. Toutefois, il y tient le privilège du témoin qui guide en ce qu'il écrit et propose, commandant le lecteur et le dirigeant dans cette pratique dont la voie et la voix sont déja tracées. La seconde tient à sa foi en la performance du langage qui se déploie puisqu'il est une pratique. Il y a un appel à la foi selon ses propres termes :

" La loi de la loi, l'institution de l"'institution, l'origine de la constitution - est un événement "performatif" qui ne peut appartenir à l'ensemble qu'il fonde, inaugure ou justifie. ... Dès lors, la raison doit reconnaître là ce que Montaigne et Pascal appellent un irrécusable "fondement mystique de l'autorité." (1

Lui qui évoque le témoignage à l'oeuvre dans son écriture, il ne peut se dissocier des mots qu'il donne à lire; ce qui oblige de s'intéresser autant à l'homme qu'à ce qu'il écrit. Et ceci manifeste une emprise de sa manière d'écrire qui influence le lecteur, ainsi contraint de retracer l'intention de cette pratique qui associe l'écriture et l'auteur dans une dépendance intentionnelle. Le langage n'est en rien autonome parce que J. Derrida lui dénie sa prétention à dire et à se suffire; étant bien au-delà de cette histoire où la langue prétendrait dire le monde :

" L'histoire de la métaphysique est le vouloir-s'entendre-parler absolu. Cette histoire est close quand cet absolu infini s'apparaît comme sa propre mort. Une voix sans différance, une voix sans écriture est à la fois absolument vive et absolument morte." (2

Plus que des savoirs résultant de l'usage des mots, il accomplit une méditation sur ce qui advient dans le langage. Il serait une ouverture béante, mais il se pourrait qu'il n'ait rien à dire; n'ayant rien à affirmer ou à poser; alors promis à sa déconstruction. Il annonce :

" Si le langage n'échappe jamais à l'analogie, si même il est analogie de part en part, il doit, parvenu à ce point, à cette pointe, assumer librement sa propre destruction et lancer métaphores contre métaphores." (3)

Et le paradoxe pointe quand le lecteur prend la mesure d'une pensée qui ne cesse de prendre ses distances avec les textes en se jouant de toute discipline pour engendrer une sorte d'envoutement qui l'enferme; comme si secrètement, une vérité univoque et absolue était là, dans l'oeuvre de celui qui prétend seulement déconstruire. Voilà ce qu'il convient d'examiner. Le nihiliste se ferait ici théologien; jusqu'où ?





EXAMEN

Comment prendre effectivement une distance avec celui qui établit la différance ? Comment faire de l'oeuvre de J. Derrida un objet d'étude tant sa démarche emporte le lecteur à sa suite dans un dessein eschatologique avec cette ferme intention d'être le dernier d'une ère et le premier d'une autre ? Comment clore et ouvrir, être implicitement l'artisan nihiliste de la déconstruction et le porteur d'un message ? Examinons ce mouvement de destruction créatrice; ce chemin de la déconstruction vers la négation du langage qui semble en même temps annoncer une foi incommunicable. Lui qui fait tant référence aux traditions hellénique et hébraïque cherche à établir un autre rapport entre Athènes et Jerusalem. Entre le Logos grec qui prétend dire et la parole hébraïque habitée d'une aspiration prophétique et eschatologique; il y aurait l'appel à un avenir trop plein de libertés. Cet avenir se retiendrait dans l'indicible car la parole craint l'avènement, toujours possible, du néant soit cette désespérance consécutive de la trahison des promesses; mais elle serait aussi terrorisée par l'ordre d'un passage à l'écriture disant le monde par la force de sa description : l'entreprise aristotélicienne. Jusqu'où joue-t-il avec le langage de peur de commencer à dire ce qui demeure caché ? Le mouvement de déconstruction serait l'avènement d'une autre pratique qui annonce cette autre chose qui ne s'énonce pas. Examinons d'abord en quoi :

1. la déconstruction est créatrice;

étudions ensuite en quoi :

2. la déconstruction se transmute en une création théologique paradoxale.

 

1. La déconstruction est créatrice 

Son oeuvre inspire que la pratique de la déconstruction aboutit à une profusion. Elle est peut-être l'ultime dissémination; elle est peut-être aussi le chemin d'une appropriation du langage, de la parole et de l'écrit; au-delà des mots, au-delà de la sémantique et de la syntaxe; par-delà la logique et la rationalité; pour s'étonner de l'existence même de la parole et de l'écriture qui sont là, présentes, avant et après toute intention qui finit par s'exprimer. Et J. Derrida évoque la tradition hébraïque en référence :

" L'écriture étreint et contraint davantage encore la parole. L'écriture est l'angoisse de la ruah hébraïque éprouvée du côté de la solitude et de la responsabilité humaines; du côté de Jérémie soumis à la dictée de Dieu. (" Prends un livre et tu y écriras toutes les paroles que je t'ai dites.") " (4)

Et à aucun moment il ne contredit sa référence et celle-ci participe de son raisonnement qui s'achève au terme de ce chapitre Force et signification où il termine sur cette relation de l'écrit et de la chair,  soit le retour de l'écrit à son intention et à son incarnation par-delà les signes; et où il fait sienne cette fois une citation de Nietzsche :

" Regardez, voici une table nouvelle. Mais où sont mes frères qui m'aideront à la portée aux vallées et à la graver dans des coeurs de chair." (5

Cette progression dans les références laisse à penser qu'il s'interroge sur la servitude de Jérémie "soumis"; mais il acte de la présence du souffle de l'esprit; ce vent divin qui anime et inspire jusqu'à ordonner l'écriture qui à son sens dans la nature de sa source. La déconstruction agit comme un révélateur que l'auteur est toujours confronté à ce qui va l'inspirer et qui sera l'objet légitime d'une écriture. Mais celle-ci aura vocation à retourner au monde par son effet sur les autres. Alors, comment croire que les citations de Nietzsche procèderaient ici du hasard quand il sélectionne des mots qui déconstruisent eux-mêmes l'histoire biblique des tables de la Loi pour y annoncer les nouvelles tables ? Les écrits ont cette mission de susciter leur incarnation parce qu'ils sont les dépositaires du souffle.

 

Cette déconstruction serait créatrice parce que libératrice de cette foi déraisonnable en l'ordre et la puissance du langage parce que ce dernier ne peut faire science à lui seul. 

 

2. la déconstruction se transmute en une création théologique paradoxale

Dans les pages qu'il consacre à G. Bataille (6), dans ses commentaires où il cite Maître Eckhart ou le Pseudo-Denys (7) à la fin de L'écriture et la différence, l'écriture fait bien l'objet d'une méditation théologique quant à ce qu'elle est en capacité de produire et d'énoncer. De même, les paragraphes 51 et 52 de Foi et Savoir (8) attestent de cette déconstruction toujours fascinée, pour ne pas dire obsédée par ce qui peut faire l'inspiration; soit cette source hétéronome qui vient habiter l'expression humaine au-delà même du langage qui voudrait faire vérité à propos de ce qu'il décrit. Alors, le mouvement de déconstruction ne vise pas l'abaissement du langage mais plus certainement sa purification. Et cette aspiration à la "pureté" (9), J. Derrida l'affirme, sans les artifices des citations et de l'érudition, au terme de son entretien Le Siècle et le Pardon


Le projet de la déconstruction dévoile donc la parole, la voix et l'écriture en ce qu'ils sont des intercesseurs. Mais cette déconstruction au caractère très initiatique ne décrit pas ce qui ferait sa source; et pour cause, puisque le langage ne saurait énoncer ce qui le précède sans l'altérer de cette tentative. Le nihilisme qui réfute au langage le pouvoir d'énoncer serait illusoire et l'entreprise viserait autre chose.

 


ENSEIGNEMENTS

Foi et Savoir développe néanmoins les propos qui autorisent cette compréhension d'une déconstruction orientée par un dessein théologique où le renoncement au pouvoir et à la souveraineté du langage n'est pas une destruction. Déconstruire enseigne quelque chose quant aux limites, détruire, aliène l'objet de l'action. En effet, l'enseignement est explicité au début du paragraphe 48 où il est extrêmement affirmatif (10) :

" à tous ceux qui, avant et après toutes les Lumières du monde, ont cru à l'indépendance de la raison critique, du savoir, de la technique, de la philosophie et de la pensée au regard de la religion et même de toute foi."

A cet égard, J. Derrida rejoint la lignée des logiciens dont K. Gödel et A. Tarski en ceci qu'il affirme tout à la fois la limite du langage et le fait qu'il se constitue par des croyances premières. Il le manifeste lorsqu'il prend ses distances avec M. Heidegger de façon très explicite quant à la place de la croyance, voire de la foi, dans la pensée (11) :

" Heidegger n'en étend pas moins avec force et radicalité l'assertion selon laquelle le croire en général n'a aucune place dans l'expérience ou l'acte de penser en général. Et là nous pourrions avoir quelque peine à le suivre."

Dans cette prise de distance, se joue cette position particulière d'un nihilisme qui se fait l'apologue de l'impuissance du langage parce que celle-ci révèle autre chose. La théologie nihiliste ne porte donc pas sur Dieu comme une théologie de la négation mais sur le langage même. 

 

Comment comprendre J. Derrida ? Sa déconstruction est une destruction créatrice qui se constate dans le foisonnement des néologismes, et ces derniers semblent tout à la fois subvertir le langage mais aussi le féconder d'une intention de donner à penser au-delà de ces usages convenus. De même, les textes sont inégaux, tantôt dédiés à des exercices de commentaires qui initient à l'art de la surdétermination et de la distanciation qui peut se reproduire à l'infini, tantôt consacrés à cette diffusion du sens de l'implicite et du non-dit; à cette part de création qui appartient tant à l'auteur qu'au lecteur; là où le texte se tait. Selon ce que le lecteur cherche, il juge alors en fonction de ses attentes initiales; soit sa part personnelle de non-dit ! 

 

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(1) Foi et Savoir, Editions du Seuil, p.32

(2) La voix et le phénomène, PUF, p.115

(3) idem, p.13

(4) L'écriture et la différence, Editions du Seuil, p.19

(5) idem, p.49

(6) L'écriture et la différence, Editions du Seuil, p.398

(7) idem

" le mouvement négatif du discours sur Dieu n'est qu'une phase de l'onto-thélogie positive. "Dieu est sans nom... Si je dis Dieu est un être, ce n'est pas vrai; il est un être au-dessus de l'être et une négation superessentielle". (note 1)

(8Foi et Savoir, Editions du Seuil, p.99, 100

citant J. Genet : " Une des questions que je n'éviterai pas est celle de la religion." 

(9Foi et Savoir, Editions du Seuil, p.133

" Ce que j'essaie de penser comme la "pureté" d'un pardon digne de ce nom, ce serait un pardon sans pouvoir." Et ce pardon a avoir avec le langage puisqu'il fait suite à une description d'un pardon qui ne fait pas acte de souveraineté ostentatoire; car il ne s'énonce pas. 

(10) idem, p.89

(11) idem, p.91