La distanciation critique d'Herbert Marcuse

H. Marcuse interpelle le néo-positivisme de R. Carnap et la cybernétique de N. Wiener dans L'homme unidimensionnel publié en 1964 où il analyse l'évolution de la pensée contemporaine qui s'est opérée durant la première moitié du XXe siècle. La disparition de la distance critique est le signe d'une civilisation sous l'emprise d'une logistique aliénante.

 

Assistant de M. Heidegger, il s'inspire des méthodes dialectique de K. Marx et psychanalytique de S. Freud, pour critiquer les sociétés capitalistes et communistes.


La distanciation critique ou la pensée en mouvement

 


EXPOSE

Les années 30 ont été celles d'une rupture radicale quant à la pertinence des croyances de la pensée rationaliste inspirée de R. Bacon, de celle des classiques issue de la Renaissance, des modernes des Lumières puis des positivistes et néo-positivistes. La raison identitaire et son premier principe d'identité avaient déjà fait l'objet d'un examen critique dès 1910 dans Le principe de contradiction de J. Lukasiewicz quand R. Carnap échoue dans son projet d'un langage formel complet et que K. Gödel atteste des limites internes des langages formalisés. Reste l'affirmation ou le projet d'A. Turing pour qui la pensée est égale à l'oeuvre d'une machine à calculer.

 

Or, H. Marcuse a pris la mesure de ces hypothèses. Il distingue bien la tentative de R. Carnap et son échec de l'affirmation sans démonstration, soit cette promesse que la machine pensera parce que la pensée serait pur calcul. Plus encore, H. Marcuse n'ignore par que K. Gödel a réhabilité les questions sémantiques dans ses recherches sur la théorie des concepts, parce que le projet de rendre raison par le seul langage formalisé est inaccessible, inachevable même.

 

Il est alors surpris de constater que la société contemporaine semble avoir fait l'impasse sur les enseignements de K. Gödel, A. Church et quelques autres, au profit du projet d'A. Turing relayé par la cybernétique de N. Wiener qui entreprend de réaliser les machines à calculer qui penseront, voire commanderont comme l'indique l'étymologie de cybernétique.

 

EXAMEN

Sa première critique part du constat que dès les années 30, le projet qui vise à réduire la pensée à un pur langage formalisé qui se suffirait à lui-même est un échec, mais plus encore qu'il fait le sacrifice de la pensée elle-même. Il cite P.W. Bridgman :

" Adopter un point de vue opérationnel va beaucoup plus loin qu'une simple restriction du sens du mot "concept", cela signifie une transformation radicale de toutes nos habitudes de pensées : nous ne pourrons plus utiliser désormais comme instruments de pensée des concepts dont nous ne pouvons pas rendre compte en termes d'opérations." (1)

En effet, dès lors que l'affirmation d'A. Turing est considérée comme vraie, alors, la calculabilité se substitue totalement à la pensée en des langages ordinaires, ce qui revient à aliéner la sémantique, donc la signification et la valeur de vérité d'une pensée s'exprimant en des concepts.

 

Sa seconde critique revient sur l'intention des néo-positivistes dont il constate que leur motivation est d'abord, selon lui, de détruire justement l'expression en des concepts et des mots d'où leur position contre la métaphysique. Sa critique interpelle cette position selon laquelle aucun exercice de la pensée ne serait possible en dehors de la codification logico-mathématique en un calcul :

" Les principales tentatives de la critique néo-positiviste sont encore dirigées contre les notions métaphysiques au nom d'une notion d'exactitude qui relève soit de la logique formelle, soit de la description empirique. Aux deux pôles de la philosophie contemporaine, il y a le même refus et le même discrédit à l'égard des éléments de la pensée et du langage qui transcendent le système de ratification adopté." (2)

 

Sa troisième critique vise explicitement les limites de la codification où la promesse d'A. Turing prétendrait advenir en des machines et interdire de penser au-delà de cette affirmation indémontrée. Si la pensée est pur calcul, l'actualité de la codification revient à réduire la pensée à l'instantanéité des opérations. Là, le lecteur de K. Marx et de G.W. Hegel réfute l'affirmation d'A. Turing, au motif que l'actualisation totale de la pensée est inaccessible dans un processus historique, où le temps produit toute la délimitation de la pensée des sujets soumis aux limites de leurs propres temporalités; et le calcul ne saurait contourner cette limite :

" Les noms des choses sont indicatifs de leurs modes de fonctionnement, mais leurs modes de fonctionnement (actuels), servent aussi à définir les choses. Ils "enferment" le sens des choses et ce faisant ils excluent les autres modes de fonctionnement. Le substantif gouverne la phrase d'une façon autoritaire et absolue et la phrase devient une affirmation que l'on doit accepter - sons sens déclaré, codifié ne peut pas être démontré, modifié ou nié." (3)

 

Sa quatrième critique prolonge cette réfutation d'une pensée-calcul suffisante dont les limites sont d'ores et déjà connues. Fort du théorème d'incomplétude et de l'échec de la construction d'un langage formalisé complet, H. Marcuse s'attaque au concept même de la codification qui préjuge de l'univocité des termes d'un langage arithmétisable. Il met alors en perspective le projet de la codification des autres possibilités de la pensée et dénonce l'enfermement qu'induit une telle affirmation :

" La chose identifiée avec sa fonction est plus réelle que la chose distinguée de sa fonction; et l'expression linguistique de cette identification crée une syntaxe et un vocabulaire de base avec lesquels il devient difficile d'exprimer la différenciation, la distinction, la séparation. Ce langage impose constamment des images, empêche le développement et l'expression des concepts. Dans son immédiateté et son univocité, il empêche la pensée conceptuelle. Il empêche la pensée. C'est l'objectif légitime et unique peut être du concept opérationnel et technologique que d'identifier la chose avec sa fonction, mais les définitions opérationnelles et technologiques correspondent à des usages spécifiques, à des concepts pour des recherches spécifiques." (4)

 

Sa dernière critique revient sur la théorie du sujet - grammatical et humain - puisque le lecteur de K. Marx mais aussi de S. Freud réfute au langage le pouvoir de réduire le sujet à des attributs qui suffiraient à le définir définitivement. Son opposition s'érige là, tant au titre du sens du langage où la prédication n'aliène pas le sujet dans les attributs, que du fait de l'historicité personnelle d'un être de désir et d'une seconde historicité relevant du mouvement même de l'histoire :

" Et si une phrase donne une définition de son sujet, elle ne réduit pas le sujet à son état ou à ses fonctions; elle le définit comme étant dans cet état ou comme exerçant cette fonction. Le sujet ne s'abîme pas dans ses prédicats, il existe comme une entité avant eux, ni en dehors d'eux, il se constitue lui-même à travers ses prédicats - c'est le résultat d'un processus de médiation qui est exprimé dans la phrase." (5)

 


ENSEIGNEMENTS

H. Marcuse remet en cause la consistance de l'affirmation d'A. Turing parce qu'il réfute la définition du langage synonyme de calcul. Cette position abîme le langage qui fait advenir dans les limites historiques du sujet. L'actualisation est selon lui une néantification de la pensée qui fait fi de toute entreprise critique. Alors la distanciation ne peut plus advenir dans cette codification qui enferme.

 

Alors qu'il est lui-même attaché à la distance critique, à la valeur de la dialectique qui joue de la temporalité comme d'un processus créatif dans l'histoire; alors qu'il considère que le sujet est un être de désir qui se réalise dans sa propre historicité; H. Marcuse s'interroge quant au sens d'une telle société qui veut faire advenir l'homme unidimensionnel.

 

Que vaut alors l'affirmation d'A. Turing ? S'agit-il d'une hypothèse ? Est-ce un projet scientifique et technique ? A-t-elle la prétention de dire le vrai ? A ces questions H. Marcuse oppose justement la liberté de s'interroger, de prendre de la distance parce que le sujet ne saurait se laisser enfermer, empêcher ou aliéner.

Le discours critique et dialectique réalise ce mouvement afin de prendre cette distance qui interroge alors la science et les techniques qui s'ensuivent, leurs principes et leurs hypothèses. Ceux-là ne peuvent s'exempter de cette distance car l'affirmation d'A. Turing est sans doute autant l'expression d'une idéologie et d'un projet politique qu'une hypothèse affirmant la vérité à démontrer de l'identité de la pensée et du calcul. 

 

______

 

(1) P. W. Bridgman

The logic of modern physics - New York - Mac-millan - 1928 p. 31

 

(2, 3, 4, 5) H. Marcuse

L'homme unidimensionnel - Editions de Minuit - 1968

Traduction Monique Wittig - p. 207 - p. 112 - p. 119 - p. 120