La théorie cybernétique de Norbert Wiener

N. Wiener appartient au cercle des mathématiciens américains qui édifièrent, à la sortie de la seconde guerre mondiale, le corpus sur lequel allait se développer toute la recherche sur le traitement de l'information d'où s'ensuivit l'émergence puis le rayonnement de l'industrie informatique.

 

Sa théorie cybernétique a conduit à plusieurs révolutions dont ses contemporains ne prirent pas immédiatement la mesure, dont la fusion des notions de raison et de calcul. Penser, c'est opérer.

 

Cette science d'où naquirent l'informatique et la théorie du Tout-calcul 

 

 

EXPOSE

La théorie cybernétique prolonge la transformation épistémique du passage de la pensée intuitive à la pensée symbolique. L'avènement de la pensée symbolique consiste en la calculabilité de tout objet dont la pensée elle-même, qui se soumet comme tout objet à des lois mathématiques. Le cybernéticien élimine ainsi toute distance entre l'objet représenté et sa représentation puisque le fait mathématique se confond à son objet, conformément aux assertions d'H. Poincaré.

De même, l'agent connaissant se dissout dans sa représentation mathématique, qui n'est autre qu'une machine à calculer; car penser n'est rien d'autre qu'opérer. Désormais, concevoir la machine à calculer ou à penser revient à accroître la puissance opérante. Cette révolution épistémologique confond donc la pensée et la machine logique où le discours est le calcul, non plus le verbe.

 

La cybernétique inaugure une ère post-alphabétique au sens où elle congédie ce verbe et sa quête implicite de la signification. En cela, elle installe l'ère de la pensée symbolique, alors libérée du questionnement ontologique. C'est pourquoi cette logistique cybernéticienne désigne l'aboutissement de la pensée symbolique qui est la forme universelle de la représentation. Cette nouvelle définition du langage scientifique réalise cette transmutation des lettres en des nombres et leurs opérations où la pensée se fait signal et d'où émerge la théorie de l'information.

 

A cet égard, M. Heidegger expose la portée historique de cette formalisation dans Les principes de la pensée (1) :

"Pour la pensée contemporaine, la logique est devenue encore plus logistique, ce pourquoi elle s'est donnée le nom dérivé de logistique. Sous ce nom, la logique réalise sa dernière forme de domination, qui est maintenant universelle et planétaire. Cette forme de domination porte à l'ère de la technique les traits d'une machine. Il est bien évident que les machines à calculer qui sont utilisées dans l'économie, dans l'industrie, dans les instituts de recherche scientifiques et dans les centres organisationnels de la politique ne sont pas seulement des outils permettant d'opérer plus rapidement des calculs. La machine à penser est au contraire déjà la conséquence en soi d'une modification de la pensée, qui en faisant de celle-ci un simple calcul, appelle à sa traduction en la machinerie de ces machines. C'est pourquoi nous passons à côté des transformations de la pensée qui ont lieu sous nos yeux si nous ne percevons pas que la pensée devait devenir logistique dès lors qu'à son origine elle était logique."

 

De même, W.V. Quine décrit ce pouvoir de programmation du fait de l'émergence des routines dans Les voix du paradoxe et autres essais (2) :

"La programmation est analogue, à nouveau, à cette vieille question d'algèbre élémentaire consistant à transmuter des problèmes formulés verbalement en équations qui sont du ressort de la mécanique de la manipulation algébrique ... La transformation de problèmes donnés verbalement en équations algébriques ou en formules logiques est elle-même une programmation pour quelque chose de proche d'un calcul informatique, en tant qu'elle prépare la voie à la manipulation méthodique de formules selon des règles d'algorithme fixées."

 


EXAMEN

L'automatisation du fait des routines logistiques introduit le robot à penser qui peut traiter toute chose par le calcul; sans limite, si ce n'est celles des contraintes techniques quant à la puissance de calcul qu'il faut alors repousser indéfiniment pour accroître cette ingénierie de la pensée-calcul. La cybernétique signe donc l'avènement d'une nouvelle époque où la pensée est une technique de production de signe calculant. L'hypothèse est bien que le calcul est toute la raison qu'il convient de modéliser jusqu'à construire les outils de cette puissance cybernéticienne.
 

La cybernétique développe l'instrument de cette raison calculante sans autres buts que le calcul même puisque le sens se confond avec la quantification qui fait que ces routines de calcul sont la totalité de la pensée. Or, une telle hypothèse conduit à confondre les routines qui produisent des résultats et les preuves de ces calculs qui sont à eux-mêmes leurs propres preuves. Ils englobent toute la raison sans qu'aucune autre forme d'existence de la pensée ne puisse perturber le déroulement automatique des routines qui n'ont justement de consistance que pour autant qu'elles se déroulent sans entrave ni émergence d'une radicale nouveauté.

 

Alors, cette raison pur calcul devient une pensée automatique qui est preuve d'elle-même au fur et à mesure de son développement. Seulement, cette quête de la pure calculabilité de la raison n'évite pas quelques questions quant à la prédestination, la fatalité ou encore le destin qui imposent une marque au-delà des intentions et finalités qui ne peuvent entraver la marche de la routine. En cela, le projet cybernétique vise à un dessaisissement de soi, à un abandon d'être pour se confondre avec les nombres qui instrumentalisent toute chose en une machinerie universelle dont la conscience n'est rien qu'une séquence de ce programme. W.V. Quine atteste de cette causa sui, preuve de soi du calcul cybernéticien qui s'accomplit sans autres finalités que l'accomplissement des routines (3) :

"La notion de routine de calcul trouve sa formulation nette d'une façon qui en fait le concept fondamental du calcul informatique. La théorie la plus pure de la preuve mathématique et la théorie la plus technologique du calcul informatique sont donc au fond une seule et même chose, et les lumières fondamentales que nous donne l'une sont par là-même les lumières que nous donne l'autre."

 


ENSEIGNEMENTS

Le modèle cybernétique incarne une quête inexprimée de puissance et de domination dont son fondateur reconnait lui-même la prégnance dans Cybernétique et Société. Trois questions obsèdent d'ailleurs N. Wiener dans les derniers chapitres de cet ouvrage, lorsqu'il entreprend de répondre aux critiques émises  par le père dominicain D. Dubarle dans Le Monde du 28 décembre 1948. Il écrit concernant ces trois questions, non sans inquiétudes.

 

La première est celle de la détermination qui aliène la liberté (4) :

"Dure leçon des froides mathématiques, mais qui éclaire de quelque manière l'aventure de notre siècle, hésitant entre une turbulence indéfinie des affaires humaines et le surgissement d'un prodigieux Léviathan politique. Celui de Hobbes n'était du reste qu'agréable plaisanterie. Nous risquons aujourd'hui une énorme cité mondiale où l'injustice primitive, délibérée et consciente d'elle-même serait la seule condition possible d'un bonheur statistique des masses, monde se rendant pire que l'enfer à toute âme lucide."

 

La seconde est celle de la massification qui aliène l'ecceïté-individuation (5) :

"La domination de la machine présuppose une société aux dernier stade de l'entropie croissante, où la probabilité est négligeable et où les différences statistiques entre individus sont nulles."

La disparition de la différence revient à calculer la singularité pour la dissoudre dans la prévision statistique qui elle-même procédera nécessairement par simplification croissante.

 

La troisième est celle de l'instrumentalisation qui aliène la responsabilité (6) :

"L'homme ne transférera pas calmement à la machine faite à son image sa responsabilité de choisir entre le bien et le mal, sans continuer d'assumer l'entière responsabilité de ce choix."

 

Seulement, si tout est calcul, la conscience est illusoire puisqu'elle accomplit le dessein du calcul. A cela une condition, que le calcul se dispense de rendre raison de lui-même pour échapper au vertige de son incomplétude par un acte de foi dont N. Wiener concède qu'il est un renoncement de foi, un abandon de la signification au seul profit d'une foi en l'opérabilité universelle sans autre finalité que la routine même.

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(1) M. Heidegger - Les principes de la pensée - Traduction E. Hörl in La destinée cybernétique de l'Occident

 

(2) W.V. Quine - Les voies du paradoxe et autres essais - Traduction sous la direction de S. Bozon et S. Plaud - Librairie Vrin - 2011 - p. 92

 

(3) idem - p. 94

 

(4) N. Wiener - Cybernétique et société - Traduction P.Y. Mistoulon - Edition UGE 1962 - titre original de l'ouvrage "L'usage humain des êtres humains" - p. 228

 

(5) idem - p. 229

 

(6) idem - p. 233