Le principe de parcimonie

Guillaume d'Occam

 

Franciscain, né au début du XIVe siècle qui étudia à Oxford où il enseigna jusqu'en 1324 en qualité de bachelier. Il énonce le principe d'économie de la pensée déjà employé par Pierre d'Auriole, dit rasoir d'Occam, à l'origine de la logique des modernes et du nominalisme :

"Pluritas non est ponenda sine necessitate"

Il ne faut pas poser de pluralité sans nécessité conduit G. d'Occam à couper court à la démonstration de l'existence des universaux qui n'est pas nécessaire.

La logique tend alors à dénier au langage sa portée ontologique.


PRESENTATION

La logique prend le pouvoir puisque les problèmes ontologiques doivent se résoudre en termes logiques par la formalisation des pensées et des énoncés sans préjuger des choses et du réel au-delà d'une expérience sensible.

 

Avec G. d'Occam, la logique devient l'unique instrument de la raison. Il distingue alors trois degrés de l'expression de la pensée. In scripto, les signes de l'écriture; in voce, les sons proférés; in mente, dans le mouvement de la parole intérieure. Il introduit une distinction capitale entre la significatio qui lie un mot à la chose qu'il nomme et la suppositio ou acception du terme pour la chose. Le mot est signe qui tient une place dans la proposition.

 

Il précise alors que cette suppositio peut être materialis, parce que la voix produit un son qui s'entend. Elle peut être personalis, parce qu'elle nomme un objet particulier. Elle peut être simplex, parce qu'elle représente un attribut commun à des objets. Et cette dernière possibilité produit la science abstractive qui s'applique à l'objet représenté, non à l'objet existant réellement. Par conséquent, la connaissance porte strictement sur des objets singuliers accessibles à une connaissance dérivée des sens. A l'inverse, les atttributs universaux ou suppositio simplex sont des fictions de l'intellect. Il conclut dans son Expositio aurea :

"Ce qui est affirmé en tant que prédicat de plusieurs êtres spécifiquement différents n'est pas quelque chose qui appartienne à leur être : c'est une simple intention de l'âme."

Les catégories, les genres sont des ensembles sans que leur existence réelle ne soit nécessaire.

 

En conclusion, G. d'Occam affirme que le monde qui est donné au sens est suffisant et les lois sont en lui, non au-delà ou en dehors. En cela, il s'oppose à l'ontologie puisqu'il en induit qu'il ne peut y avoir un esse essentiae qui serait à distinguer de l'esse existentiae.

 

Il parachève une oeuvre commencée dès le début du XIIe siècle où apparait cette attention à la logique du langage, à la grammaire spéculative et à la science de la signification des mots qui préfigurent les logiques, syntaxes et sémantiques ultérieures; avec cette même ambition que les logiciens analytiques du XXe siècle; soit de créer la science des modes de compréhension et des modes de réalités, voie de cette logique première des autres sciences. Il contribue ainsi au règne de la logique.

QUESTIONS

Le principe de parcimonie s'entend pour ce qu'il se donne comme portée ontologique et pour ce qu'il ordonne la pensée symbolique. De cela deux questions.

Question 1 : Quelle portée ontologique accorder à ce raisonnement ?

Question 2 : Quelle est sa valeur logique ?

 

Question 1 :

Quelle portée ontologique accorder à ce raisonnement ?

 

Le premier sens de l'exposé du principe tient à l'interprétation de sa signification, soit la compréhension qu'il faut lui accorder. Sous ce premier angle, la pluralité est à comprendre dans sa signification qualitative, soit celle du suppositio matériel, personnel et simple dont le dernier est bien celui des prédicats ou attributs universaux. G. d'Occam entend là faire l'économie d'une pensée ontologique jugée superflue.


L. Wittgenstein reprend dans sont Tractacus Logico Philosophicus les conclusions de ce principe de parcimonie :

"3.328 Si un signe ne sert à rien, il est dépourvu de signification. Tel est le sens de la formule d'Occam."

Il prolonge quant à la portée de ce principe :

"5.47321 Le "rasoir" d'Occam n'est naturellement pas une règle arbitraire, ou une règle justifiée par son succès pratique : elle dit que des unités de signes non-nécessaires ne signifient rien."

 

Or, cette économie de la signification ontologique nécessite une contre-partie, celle de démontrer la contingence de cette ouverture ontologique. A cet égard, la parcimonie consiste à réfuter l'existence des attributs universaux et plus encore du sujet des noms attributifs qui sont autant d'attributs divins dont la perfection.

Cette économie de la signification subordonne alors la pluralité qualitative à la stricte nécessité qui détermine ce qui est suffisant en raison. Or, aucun système ne peut se suffire à lui-même et contenir sa complète signification. L'incomplétude atteste en fait de la nécessité inverse de celle du principe de parcimonie, tel que compris par les logiciens dont L. Wittgenstein.

 

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Question 2 :

Quelle est sa valeur logique ?

 

Le deuxième sens de l'exposé du principe tient à l'interprétation de sa valeur logique, soi son extension avec une acception cette fois quantitative de la pluralité. Sous ce deuxième angle, la parcimonie induit une économie de moyens, soit une simplification qui élimine les raisonnements et les signes inutiles. Cette perception de la simplicité, pour être rationnelle, se doit d'être quantifiable. Alors, la pluralité est elle-même contradictoire avec la nécessité de simplicité pour laquelle l'unité est préférable. 

Ici, même si l'expérience sensible n'apprend rien quant à la nécessité de la simplicité en défaveur de la pluralité, voire de la surabondance, G. d'Occam induit que conventionnellement, dans les signes qui représentent les choses, ces représentations doivent viser une économie de signes, voire de raisonnements.

 

Or, cette convention induit des signes inutiles qu'ils sont sans signification. Un tel principe logique dont R. Carnap saura s'inspirer dans son néo-positivisme, ne tient qu'à la condition de nier la complexité croissante des organisations langagières qui produisent et révèlent pourtant des dimensions qui vont du particulier à l'universel.

Et très paradoxalement, la parcimonie ou la simplicité sont des suppositio simplex, c'est-à-dire des termes résultant d'une connaissance abstractive. Et, celui-ci plus que d'autres, s'imposerait comme l'ordonnateur de la langue qui produit néanmoins d'autres termes de même nature, contradictoires s'il en est : complexité par exemple, et que G. d'Occam ne retient pas comme étant grand ordonnateur de la langue. Pourquoi accorder à la nécessité simplificatrice une telle autorité ? 

 

PERSPECTIVES

Deux perspectives soulignent toutes les limites du raisonnement de G. d'Occam. L'examen formel du principe selon les règles édictées par le franciscain lui-même qui révèle l'aporie de la parcimonie.

L'étude sémantique de la nécessité qui manifeste le paradoxe d'une nécessité irraisonnée ou l'inconsistance de la séparation des objets.

 

L'examen formel commence par le constat que les termes du principe sont des notions abstractives, qui selon la pensée même de l'auteur, ne sont pas des réalités, mais ces fictions qui sont des "intentions de l'âme". La nécessité, la pluralité comme l'opérateur logique décisif de son raisonnement qu'est la négation ne sont pas dans les choses, mais bien des abstractions qui opèrent formellement sans relation avec les objets d'expériences. La négation, tout particulièrement, est un opérateur logique qui conduit au renoncement, à la privation, au constat de l'absence d'objets qui lui préexistent. La négation ne saurait agir sans objet auquel elle s'applique. Avoir usage de la négation est donc contraire à l'affirmation selon laquelle les choses seules ont une réalité.


La nécessité est plus encore une notion d'ordre dès plus abstraite qui n'est en rien dans les choses. Préjuger de l'ordre des choses, c'est établir qu'elles sont en relation les unes aux autres selon un ordre nécessaire, ce qui est une fiction au sens de G. d'Occam. Ainsi, le principe expose des termes ontologiques dans leurs significations et conclut à limiter le discours à une description économe des seules choses existantes. L'aporie est manifeste entre les termes et la conclusion; et ce d'autant que le principe s'appliquerait abusivement aux choses.

 

D'où l'intérêt de mener l'étude sémantique de la nécessité qui induit que les choses sont en relation. Or, la relation est-elle-même une fiction puisqu'elle n'est pas dans les choses. Elle n'a pas de réalité et elle ne saurait agir sur les objets qu'elle relie. Le retournement tient à la théorie de la relation qui révèle le paradoxe de la pensée d'Occam.

Si la relation est fiction, alors les objets sont séparés et inaccessibles les uns aux autres. La relation, et la perception en est une, sont des fictions qui annoncent l'illusion de la représentation et l'incertitude de la réalité des choses du fait de leur totale séparation. Si tel est le cas, la pensée n'a pas d'objet.

 

En cela, la parcimonie semble ne pas pouvoir échapper à l'affirmation de l'inutilité de la création elle-même, puisque l'Un, le Nécessaire ou Dieu n'ont pas besoin d'une création contingente et plurielle, sauf à considérer que celle-ci leur serait nécessaire, ce qui impliquerait l'incomplétude, soit l'imperfection de l'Un, du Nécessaire ou de Dieu.

Si la Nécessité n'a pas besoin de la pluralité, le monde est tout entier superflu, voire illusoire.